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Les nouveaux espaces de travail, épisode 2/4.

Après nous avoir illustré dans l’article « Le siège de PwC réaménagé pour séduire la Génération Y« , comment les nouveaux espaces de travail peuvent répondre aux besoins sociaux des collaborateurs, Clark Elliott, architecte à Genève, nous dévoile les concepts et mouvements intellectuels à l’origine de ces nouvelles manières d’aménager les bureaux.

Apent : Qu’est ce qui vous a amené à travailler sur l’architecture des espaces de travail ?

Clark Elliott : Ca a été un cheminement personnel et un aboutissement des différents cursus universitaires que j’ai faits. J’ai commencé des études en gestion, business et finance en 1968 à l’université de Pennsylvanie. Mais je fais partie de cette génération qui avait envie de changer le monde et j’ai très vite arrêté ce cursus-là car ça ne me correspondait pas. Je me suis alors dirigé vers la psychologie sociale. Pour moi, étudier l’être humain est beaucoup plus intéressant que de faire des tableaux Excel. J’ai enfin étudié l’architecture et le design environnemental.

 

Apent : Qu’est-ce que le design environnemental ?

I.Q. : C’était un programme nouveau à la Parsons School of Design de New-York. Il s’agit d’une approche holistique qui relie l’architecture, l’écologie, les facteurs humains. On aborde chaque projet comme un millefeuille : le quartier, la ville, l’organisme, le bâtiment, et on remet l’humain au centre. Quelle est la vision d’une société, d’une entreprise, ou d’une organisation ? Que peut-on faire pour y favoriser l’être humain ?

 

Apent : Y a-t-il un mouvement de pensée à l’origine de ces nouvelles manières d’appréhender l’environnement de travail ?

 C.E. : Cela est inspiré des approches écologiques : de l’idée qu’on appartient tous au même environnement – la planète Terre – et qu’on fait partie d’un système inter-connecté, où si l’on modifie un élément du système, cela a des conséquences sur les autres éléments. Les deux approches systémiques, ‘design thinking’ et l’approche

 

écologique, ont émergé dans les années 1980 en parallèle. Il y a des programmes universitaires qui sont nés à la Parsons School of Design, à peu près en même temps que ceux de la Stanford Design School en Californie. Aujourd’hui, Harvard travaille beaucoup sur ces questions, ainsi que l’école polytechnique de Zurich. Depuis quelques années, les expressions ‘design thinking’, ‘approche holistique’, ‘approche écologique’, ‘écologie du système humain’ commencent à émerger. J’ai eu la chance d’être un des premiers à avoir cette démarche qui se développe de plus en plus.

 

Apent : Quand avez-vous eu pour la première fois un projet d’aménagement d’espace de travail ?

 C.E. : J’ai eu la chance de pouvoir appliquer ces connaissances dès mon premier emploi. J’avais été engagé à Genève au siège de Digital Equipment en 1984. C’était le numéro 2 de l’informatique après IBM. Le projet était plus ambitieux et plus complexe que d’acheter simplement des tables et des chaises de bureau, car les nouvelles approches des environnements de travail sont des solutions et non des meubles. Nous avons travaillé avec les fabricants de mobilier pour développer des aménagements qui reprenaient cette approche holistique. J’ai refusé de commencer le projet en partant du nombre de personnes et des positions dans la hiérarchie. Encore aujourd’hui, les espaces de travail sont souvent conçus en fonction des statuts hiérarchiques : le bureau du dirigeant, les bureaux des directeurs et les autres collaborateurs. Ils ne prennent pas en compte les activités des personnes, les relations à favoriser. Comment soutenir une organisation plus horizontale ? Comment encourager les échanges transversaux ?

Apent : Pouvez-vous nous donner un exemple d’aménagement d’un espace de travail basé sur l’activité des salariés ?

C.E. : En 1988, j’ai réalisé des projets en Suède et en Finlande. A l’époque, on cherchait déjà à travailler d’une façon plus adaptée aux tâches, notamment en intégrant la technologie. C’était le début de l’ “activity based working”, ou “le travail distribuée” en français. Il a fallu se demander : qu’est-ce que l’informatique ? En quoi consiste le travail moderne ? Comment travailler d’une manière plus sociale ? Comment travailler de manière plus agréable ? Nous avons élaboré une véritable “Mindmap”. Nous avons fait un lieu dédié à chaque tâche de travail et c’est un modèle qui a ensuite émergé à partir des années 1990.

 

Apent : Ces nouveaux espaces de travail sont-ils réellement plus efficaces ?

C.E. : Ce n’est pas en restant assis, enchaîné à son bureau que les bonnes idées arrivent, mais en interagissant avec les autres. La plupart des métiers ont des tâches individuelles, où l’on a besoin de concentration, et des tâches où l’on a besoin d’échanger, de collaborer. J’ai rédigé un rapport sur les différentes formes de travail. Faire une réunion formelle, où 17 personnes s’assoient autour d’une table, c’est très différent d’une réunion spontanée à côté de la machine à café, ce qui est encore très différent de s’asseoir dans un box de brainstorming. Depuis 1995, j’ai même intégré dans tous mes projets des espaces entre les espaces pour favoriser les échanges spontanés et casser ce modèle ‘1 personne = 1 bureau’. Google aujourd’hui reprend cette idée, continue à inventer des environnements attractifs, variés.